MONLUC (B. de)


MONLUC (B. de)
MONLUC (B. de)

Cinq batailles rangées, dix-sept assauts de forteresses, onze sièges, plus de deux cents escarmouches, sept arquebusades et bien d’autres blessures: tel est l’état des services de Monluc, et le sujet de son livre. Il ne parle que de ce dont il a été lui-même acteur ou témoin.

Monluc éclaire plusieurs aspects majeurs de la France sous les derniers Valois. Par exemple, il nous renseigne sur la mentalité de la noblesse pauvre, qui commence à se rendre compte que les plus hautes fortunes ne se font pas seulement sur le champ de bataille, mais aussi à la cour et dans l’administration royale. Il nous révèle que les grandes ambitions des princes et leurs rivalités expliquent les guerres de religion tout autant que les motifs proprement religieux, et il suggère comme remède la reprise des guerres étrangères.

De lui-même, il nous laisse une image sans doute flattée, mais qui ne manque pas d’intérêt.

De la grandeur militaire à la disgrâce

Blaise de Lasseran de Massencome, seigneur de Monluc, est né, près de Condom, d’une famille noble mais ruinée. Aîné de onze enfants, il entre comme page dans la maison du duc Antoine de Lorraine et embrasse la carrière des armes (il n’aura jamais aucune culture, malgré certaines lectures qu’il fait ou se fait faire; il sait signer son nom, mais il n’est pas certain qu’il puisse écrire couramment). Il sert en Italie, au Pays basque et de nouveau en Italie; fait prisonnier à Pavie (24 févr. 1525), il combat en Provence (1534-1536), en Artois (1537), en Catalogne (1542); en Piémont, il se signale à la victoire de Cérisoles (14 avr. 1544) et comme gouverneur de Moncalieri (1548). De juillet 1554 à avril 1555, Monluc dirige, en tant que lieutenant du roi, l’héroïque défense de Sienne, et il est fait chevalier de l’ordre de Saint-Michel. Il est mal en cour, gaffeur et colérique, mais sa valeur l’impose: lieutenant du roi à Montalcino (1556-1558), il joue un rôle décisif au siège de Thionville (juin 1558) comme colonel général des gens de pied.

Après le traité du Cateau-Cambrésis et la mort de son «bon maître» Henri II (1559), Monluc traverse une période d’incertitude et de désarroi. Il hésite entre le camp catholique et le camp réformé qui se préparent à la lutte (1561), et, s’étant engagé décidément du côté des catholiques et du roi, remporte deux victoires contre les réformés à Targon et à Vergt en 1562; il est nommé lieutenant général en Guyenne (juin 1565). Mais la cour ne tient pas compte de ses avertissements à la veille des seconds troubles (1567); il est démuni de troupes et de moyens financiers, et de surplus ne s’entend pas avec le maréchal Damville, fils de Montmorency, gouverneur du Languedoc. Monluc ne peut agir contre La Rochelle (mars 1568) et n’ose pas secourir son collègue M. de Terride contre l’attaque foudroyante de Montgomery (août 1569); de maigres succès, ou sans lendemain, comme la prise de Mont-de-Marsan (sept. 1569), la mise en défense d’Agen (à l’automne de la même année) ou l’invasion du Béarn ne suffisent pas à compenser ces échecs.

Cruellement blessé par une arquebusade à l’assaut de Rabastens (23 juill. 1570), Monluc apprend peu après que le roi l’a dépouillé de son commandement. Pis encore, une enquête est ouverte sur sa gestion financière en Guyenne, et il a lieu de s’inquiéter. En novembre 1570, il dicte une longue lettre au roi pour protester contre sa disgrâce et se défendre des accusations portées contre lui; puis il se met, tout malade qu’il est, à composer à la hâte le récit de sa vie: c’est le premier jet de ses Commentaires , qui est rédigé en sept mois, entre novembre 1570 et juin 1571. Le duc d’Anjou (le futur Henri III), à qui Monluc en avait appelé, le blanchit de tout grief de concussion, et le roi lui envoie bientôt des lettres d’abolition. Sur un ton plus serein, il reprend alors son manuscrit: aidé de secrétaires, et peut-être d’abord de son frère, Jean de Monluc, évêque de Valence et diplomate, il diminue le nombre des incorrections et des gaucheries, il ajoute des réflexions et des conseils, il compose a posteriori des discours de circonstances et se laisse parfois entraîner à de savoureuses digressions. Monluc s’improvise écrivain militaire et même moraliste. C’est l’époque où il fait à Brantôme des récits de guerre hauts en couleur et à Montaigne de mélancoliques confidences. Sa carrière active est terminée, et lorsque, le 20 septembre 1574, Henri III revenant de Pologne lui remet le bâton de maréchal de France, c’est pour récompenser ses services passés. Trois de ses fils, soldats comme lui, sont déjà morts les armes à la main. Monluc meurt lui-même à Condom dans l’été de 1577.

Originalité et portée des «Commentaires»

Ses Commentaires ne seront publiés que quinze ans plus tard, à Bordeaux, en 1592, par les soins de l’humaniste Florimond de Roemond, mais seront souvent réimprimés par la suite.

Il arrive à Monluc, en revoyant son premier jet, d’emprunter quelques détails aux mémorialistes contemporains; mais il s’est fait une règle de ne rapporter que ce qu’il a vu: il y a là une étroitesse certaine de point de vue, mais les résultats sont parfois remarquables, et des passages comme la délibération du Conseil du roi avant Cérisoles ou l’assaut de Rabastens sont de saisissants reportages. Les détails les plus menus, les gestes, les mouvements et jusqu’à l’accent des paroles, tout y est. Si la chronologie souffre parfois de graves confusions, la topographie est d’une scrupuleuse exactitude. Dominant l’ensemble, l’inlassable commentaire que Monluc a rajouté à sa narration prend des tons très variés: ici, le vieux soldat se défend contre ses détracteurs; plus souvent, il donne des leçons: aux capitaines, ses compagnons, mais aussi aux lieutenants du roi, voire au roi lui-même; parfois, il se fait satirique – en particulier contre les dames de la cour; et il prend encore plaisir à affiner çà et là des maximes morales assez amères («Toujours le plus petit a le tort», a-t-il écrit un soir de mauvaise humeur). Son style est rocailleux et, en certains endroits, franchement incorrect; mais il est savoureux par sa familiarité et frappant par sa véhémence, par la rapidité de l’exposé, l’ironie des réflexions, la fréquence des apostrophes. Tout compte fait, cette éloquence naturelle n’est pas peu convaincante.

Monluc nous fait sentir la dureté du siècle et ses misères. Vaincu et infirme, il cherche à se consoler en exagérant la cruauté dont il a fait preuve contre les réformés, et il s’en fait gloire. Seulement, à côté des ennemis, il y a le pauvre peuple «qu’il faut manger», c’est-à-dire écraser sous les pillages, les impositions forcées, les mises à sac, les violences de toute sorte, et Monluc a pitié de lui.

Mais les Commentaires nous intéressent surtout par le portrait qu’ils nous offrent de leur auteur. Portrait évidemment flatteur, où se superposent plusieurs images. C’est d’abord le capitaine, l’officier d’infanterie que Monluc est resté toute sa vie: d’une bravoure à toute épreuve, payant sans cesse de sa personne, proche du soldat et sachant lui parler, au reste vantard, inculte, colérique et méprisant abondamment les «civils». C’est ensuite le lieutenant du roi, qui sait tout le prix de la rapidité dans l’exécution, qui ne s’embarrasse pas de scrupules, qui n’hésite pas à avouer ses fautes tactiques mais qui paraît soucieux de ne pas risquer à la légère sa réputation de général qui n’a jamais été vaincu. À ces deux premiers personnages vient s’ajouter celui du vieux Monluc, converti tardivement aux occupations littéraires (il appelle cela ses «écritures»), rédigeant ses mémoires pour l’instruction de ses cadets et l’édification des princes: un nouveau Caton le Censeur. Ne pouvant plus agir autrement, il est parvenu à nous laisser de lui-même une image avantageuse, vivante, complexe et, en dépit qu’on en ait, attachante.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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